Il y a des spiritueux qu'on croise partout, et d'autres qu'il faut aller chercher. La Mirabelle de Rozelieures fait clairement partie de la seconde catégorie. Produite au cœur de la Lorraine par la famille Grallet-Dupic, cette eau-de-vie discrète s'est imposée, années après années, comme LA référence du genre. C’est notre Bouteille du Week-End.

Commençons par faire un petit tour du côté de Meurthe-et-Moselle et dans le passé pour comprendre pourquoi. Tout démarre par une histoire de famille qui doit pas mal au hasard. Nous somme en 1877, quand Amable Grallet et son épouse Ophélie fondent une exploitation agricole tournée vers l'arboriculture et les céréales, à Rozelieures. À l'origine, pas la moindre trace de mirabellier : c'est un de leurs fils, Michel, qui en plante les premiers pieds en 1890.
Le contexte régional joue alors un rôle déterminant. Le phylloxéra vient de ravager le vignoble lorrain, et un hiver particulièrement rude en 1879 a achevé une bonne partie des autres arbres fruitiers de la région. Il faut repartir de zéro, ou presque. Le choix se porte sur la mirabelle, ce petit fruit jaune et doré introduit en Lorraine par le roi René au XVe siècle, et qui s'adapte remarquablement bien au terroir local.
La suite, c'est cinq générations de la même famille qui se transmettent le savoir-faire. Dans les années 1970, Hubert Grallet reprend l'exploitation avec sa femme Anne-Marie et fédère les producteurs voisins pour créer une coopérative. En 1997, c'est leur fille Sabine qui prend la relève, épaulée par son mari Christophe Dupic, un ingénieur agricole tombé, lui, sous le charme du whisky écossais lors de voyages outre-Manche. Ensemble, ils créent en 2002 la Maison de la Mirabelle, qui deviendra plus tard le berceau du whisky Rozelieures, aujourd'hui l'un des fers de lance du whisky français. Mais l'eau-de-vie de mirabelle, elle, reste l'ADN historique de la maison.
Le verger avant tout
Ce qui distingue vraiment Rozelieures, c'est son rapport quasi obsessionnel au fruit. La distillerie exploite environ 35 hectares de vergers, dont 25 hectares plantés de mirabelliers, soit près de 7 000 arbres. Un mirabellier met sept à huit ans avant de donner ses premiers fruits, ce qui donne une idée de la patience nécessaire pour tenir cette production sur la durée.
Autre particularité, assez rare dans le milieu : la maison n'utilise que ses propres fruits pour élaborer son eau-de-vie, ce qui lui permet d'indiquer fièrement « Mirabelle de Rozelieures » sur ses bouteilles. Les fruits sont récoltés à pleine maturité, en toute fin d'été, une période où les levures naturelles se développent particulièrement bien sur la peau du fruit. Résultat : pas besoin d'ajouter de levures exogènes, ni la moindre goutte de sucre. Tout vient du fruit, et seulement du fruit.
De la cuve à l'alambic : le geste du distillateur
Une fois récoltées, les mirabelles fermentent naturellement avant de passer à l'étape clé : la distillation. Chez Rozelieures, on procède en deux passages successifs dans des alambics à repasse, une méthode traditionnelle qui permet d'affiner l'eau-de-vie et d'en concentrer les arômes, en éliminant les têtes et les queues de distillation les moins nobles.
Vient ensuite une phase souvent méconnue du grand public : le vieillissement. L'eau-de-vie repose entre cinq et huit ans en cuves dans le grenier de la ferme-distillerie, où les variations naturelles de température accompagnent lentement son évolution aromatique. C'est ce long séjour qui donne à la Mirabelle de Rozelieures sa puissance et sa rondeur si caractéristiques, bien loin des eaux-de-vie jeunes et un peu brutes qu'on trouve ailleurs.
Une appellation qui trie sévèrement
La mirabelle de Lorraine bénéficie d'une reconnaissance officielle depuis 1953, avec une Appellation d'Origine Réglementée, devenue plus récemment une AOC à part entière. Et le cahier des charges ne plaisante pas : alors qu'une quarantaine de producteurs profitaient de l'ancienne appellation, ils ne sont plus qu'une poignée à décrocher l'AOC aujourd'hui, les exigences portant notamment sur l'origine des fruits et la nature des sols.
Rozelieures fait figure de leader incontesté sur ce segment, avec 40 à 50 % du volume total produit sous AOC. Chaque eau-de-vie doit en plus passer devant un comité de dégustation professionnel avant de pouvoir prétendre au précieux sésame.
Dans le verre
À la dégustation, la Mirabelle de Rozelieures (45% d'alcool) déploie une puissance aromatique assez unique dans le monde des eaux-de-vie de fruits : notes de fruits mûrs, d'amande, une rondeur en bouche qui doit beaucoup à ce long vieillissement. C'est un digestif classique, apprécié après un repas copieux, mais elle trouve aussi sa place derrière le bar : plusieurs établissements parisiens s'en servent désormais pour composer des cocktails originaux, et elle se marie très bien en pâtisserie.
La distillerie, installée dans un village de moins de 300 habitants, propose aujourd'hui des visites immersives autour de la mirabelle, une façon assez maligne de raconter l'histoire d'un petit fruit devenu, au fil des décennies, le symbole d'un savoir-faire régional que peu de maisons peuvent revendiquer avec autant de légitimité.
Mots-clés : eau de vie - Mirabelle - Rozelieures
